JAN R. FAUST

Le jus de poubelles


 » L’écriture est une activité à laquelle je répugne et je n’ai jamais écrit le moindre poème. Les événements les plus insensés, les plus invraisemblables sont de natures incommunicables et sont tout simplement impossibles à raconter : qui pourrait, avec les pauvres mots de notre langage, donner plus qu’un ersatz (modéré) de l’inexplicable ?


J’ai fais de considérables progrès dans ma connaissance de la nature humaine. Ce qui a dévasté mon travail, embrasé mes motivations et je suis aussi sûr que certain qu’il n’y a rien à espérer de l’humain : « Chacun pour soi, comme dans un naufrage… » (Marcel Duchamp) – « amoureux » ou socialiste, ou pas, Pape, Wikileaks, artiste fonctionnaire, « ami » ou pas, commissaire, philanthrope, djihadiste ou professeur, Charlie, Facebook ou rien : c’est chacun pour soi (comme sur « le radeau » …).


Sans y prêter la moindre attention, je n’ai cédé dans mon travail qu’à l’impulsion qui me poussait en avant et je n’ai poursuivi d’autre but que celui d’approfondir ma pratique, d’apprendre encore et de me surprendre plutôt que de reproduire ad vitam æternam un « savoir faire » lénifiant mais alléluié, pire, de me prélasser dans une habileté éclatante : je conteste l’idée du beau éternel et « intemporel ». Avec le temps, j’ai surtout appris à abhorrer le réalisme absolu et instantané. Confronté aux facultés du cerveau humain, il apparait comme une bien godiche idole : l’imagination est notre destin, c’est le mien et ça le restera quoi qu’il arrive.


Bien que la photographie ne soit pas vraiment un art, mais de la pauvreté instaurée en grandeur et un simple procédé mécanique dont il est possible d’inculquer les principes essentiels à un individu moyen en une quinzaine de jours, elle occupa pourtant une quinzaine d’années de ma vie. Si l’on y regarde bien, tout cela n’était qu’une phase, comme la jeunesse ! J’avais, après toutes ces années « snap-clic », la tête et les membres lourds comme si on m’avait bourré les veines avec du sable et accroché une ancre dans le dos, et une bien pesante… Il était temps que cet égarement photographique se désagrège et finisse par cadavérer. Il était temps surtout de faire table rase, de tout démolir pour reprendre à zéro, pour penser et reconstruire d’une manière fulminante, en créant des images qui soient visuellement les plus puissantes possibles (enfin), des images qui provoquent l’effroi ou/et le rire, ou/et le dégoût, ou/et l’intrigue, ou/et la consternation.., l’euphorie ?! Ce qui compte et en fin de compte, c’est l’effet qu’elles produisent sur le mortel au moment où il les perçoit, des images indéfinissables en sorte, excessives, particulièrement insolentes et radicales, des incomprises que je suis moi-même incapable de comprendre.

Il s’agissait donc de tout casser : ce que vous ne pourrez pas casser vous cassera et sera votre maître, forcément. Je me contre fiche de l’histoire des arts, des traditions et des « écoles » : je vais là où je veux, je prends fondamentalement tout, comme ça m’arrange, gloutonnement, et j’en fais des images…

Certains vieux photographes, les moins vieux aussi, la plupart d’entre eux (tous !), revendiquent fièrement dans de soporifiques monographies « rétrospectives » leurs 30 ou 40 ou 50 ans de fidèle et traditionaliste pratique daguerrienne : bravo et qu’on leur donne des « prix nationaux ». Ces embaumés sont sinistres (et répulsifs). Tout ce bon sens qui flatte le bourgeois me donne la nausée : JE veux du « NON sens » illimité. Dans mes images, je veux les « NON valeurs » et les plus abstruses absurdités, je veux toutes les contradictions dans chacune d’entre elle et l’entrelacement de tous les contraires les plus grotesques, les imprudences les plus énergiques (donc bâtisseuses et créatrices), je veux du courage vérace : du flux vital et « atteindre sa limite dans toutes les directions avant de mourir », s’affirmer en s’amusant (audacieusement) en choisissant les poétisations les plus corrodantes, les parures les plus grotesques qui n’obéissent à aucune tradition, à aucun code, qui n’acceptent par principe aucun système et qui permettent aux exigences profondes d’exploser au centre d’une peinture chaotique et démesurée (et déraisonnable) : l’homme comme chaos, comme butor, comme asthénie, comme enculé…

Vers 2008, à 38 ans passés, tout était donc devenu flamboyant ! Je m’aperçu distinctement que je regardais le monde avec des yeux neufs et effrénés.

 

J‘ai bien l’espoir de continuer à perfectionner cette troublante allure et finir par donner, comme dans une guerre de harcèlement, grâce au dessin au trait et à la peinture, un juste reflet de ce monde de FOUS. »


Jan R. Faust

May 2016

Jan R. Faust


Né en 1969 à SarregueminesDepuis 2009 l’artiste a fait le choix de la liberté et se consacre au dessin et plus récemment au collage. Il privilégie la démarche instinctive du dessin et l’immédiateté des images par le collage dans une énergie compulsive affranchie et totalement libre, en dehors de toute école et courant de mode.


Expositions collectives


2021 : Frac Picardie, Amiens & Arsenal,Soissons avec Damien Deroubaix

2017 : Kunstverein, Meisental avec Gaston Damag

2013 : Museum of old and New Art (MONA), Hobart, Tasmania